XII
Deen ne faisait plus aucun effort pour longer la berge ou suivre l’orientation générale du lac. Il traversait taillis, sentes et buissons avec la même constante célérité. Deux fois déjà il était tombé, ses vêtements étaient aussi mouillés que déchirés, mais il ne ralentissait pas. Et il se foutait de savoir si les trois salopards survivants étaient sur sa trace !
Il localisait à peu près l’endroit où l’appareil d’Elyia s’était écrasé et son intuition le guidait. La forêt était vallonnée, il finit par en émerger au sommet d’un petit renflement et put vérifier son pressentiment : à quelques centaines de mètres devant lui, une colonne de fumée s’élançait entre des arbres étêtés. Il reprit sa course hallucinée en l’accélérant encore, jusqu’aux premiers morceaux d’agrave.
L’espoir s’éteignit assez vite. Ce qui demeurait de l’appareil, étalé sur un kilomètre carré, ne laissait aucun doute. Il faudrait des heures à une équipe de spécialistes pour retrouver les restes d’Elyia. Deen s’assit sur une souche et attendit d’avoir récupéré un semblant de calme avant de décider s’il poursuivait sa fuite en avant, ou s’il cherchait quelque chose d’Elyia.
La rage et l’horreur dépassées, il fut assez lucide pour choisir de repartir sans perdre davantage de temps. Puis il ralluma son com, par réflexe, pour appeler Dob à l’aide, pleurer dans son giron et évacuer tout ce qui lui restait de fureur.
— Deen… (Le com s’anima faiblement.) Deen.
Il se leva d’un bond.
— Elyia… ? (Il était entre deux émotions : ne pas y croire et ne pas chercher à comprendre.) Elyia ?
Le com demeura silencieux une interminable minute. Silencieux mais émettant le crachotis caractéristique d’une communication.
— Elyia, où es-tu ? (Il la tutoya sans en avoir conscience.) Je n’ai rien pour te localiser, il faut que tu m’aides !
Le silence encore. Il avait beau coller le com à son oreille, il ne percevait pas le moindre bruit.
— Elyia, bordel de merde ! Où es-tu ?
— Sais… pas, râla l’appareil. Fo… rêt… éjectée.
— Ça va, Elyia, ça va. Je vais te trouver.
Ejectée ? Elle avait pu l’être au moment du choc ou juste avant, quand l’agrave avait percuté les premières cimes. Deen s’aligna dans la trajectoire qu’il avait observée de la colline et commença à chercher. Une demi-heure plus tard, il avait fouillé toute la portion de terrain sur laquelle Elyia aurait dû se trouver. En vain.
— Elyia ? rappela-t-il. Tu m’entends ?
— Oui… (La voix était un peu plus assurée, rien de pire qu’à l’agonie.)
— Tu te souviens du crash ?
— En par… tie.
— À quel moment as-tu été éjectée ?
— Avant… sauté.
— J’arrive.
Bien sûr, elle s’était éjectée avant le choc ! Comment avait-il pu supposer qu’elle n’ait pas réagi ? Elle avait minimisé les risques, donc elle avait attendu d’être le plus près possible du soi, mais encore au-dessus des branches. Il n’était pas remonté assez loin vers le lac. Il le fit.
Il la découvrit au pied d’un feuillu gigantesque, au milieu des branches qu’elle avait dû briser en les traversant, une joue appuyée sur la mousse d’un rocher, à côté du com. Elle ne pouvait pas le voir – il arrivait hors de son champ de vision. Il en profita pour s’arrêter et respirer à fond, les yeux fermés. Ce qu’il avait entrevu méritait qu’il se gonfle à bloc avant de l’aborder de face.
Elle était étendue sur le côté parce qu’une branche l’empêchait de s’allonger autrement, la traversant de part en part à hauteur des premières côtes. Une autre était entrée dans sa cuisse gauche et ressortait près du genou, en même temps que dix centimètres de fémur. Sa jambe, en dessous, faisait un angle horrible. Deen dut se mordre les joues jusqu’au sang pour s’approcher. Il ne pouvait pas savoir si elle l’entendait mais, quand il se pencha près de son visage, elle le regardait.
— Enlève-moi ces… putains… de branches.
Elle ne suppliait pas, elle exigeait. Il secoua la tête négativement et lança avec fermeté :
— Pas possible ! Il faudra t’ouvrir la cuisse pour en sortir une, et l’autre t’a peut-être bousillé la rate. Si elle ne l’a pas fait, je ne tiens pas à achever le boulot. Je vais appeler Dob.
— Non.
Deen n’avait plus assez de ressources pour être stupéfait et Elyia n’était en mesure ni de décider ni de discuter. Il répliqua avec douceur :
— Ne crains rien. Dob n’est pas une taupe. J’ai un canal protégé et les P.E. sont à pied, maintenant.
Il se redressa et attrapa son com.
— Non ! répéta-t-elle.
Il l’ouvrit et le referma aussi sec. Avec le poing gauche, elle avait donné un grand coup dans la branche qui s’enfonçait dans sa cuisse, la faisant sortir de vingt centimètres supplémentaires au-dessus du genou. Son corps se tendit violemment sous la douleur et elle hurla. C’était la limite de ce que Deen pouvait supporter – du moins le croyait-il. Il s’accroupit de nouveau et posa une main sur la joue brûlante d’Elyia.
— S’il faut t’assommer, déglutit-il, je t’assommerai.
Elle avait le front trempé de sueur, le visage truffé de petites coupures, un sillon de deux centimètres de profondeur béant de la gorge au menton, et les paupières fermées, verrouillées sur une larme que lui arrachait la souffrance. Elle les rouvrit, desserra les dents et se contraignit à un effort titanesque pour prononcer audiblement une longue phrase :
— Chirurgie interdite… Pas d’examens… Pas d’interventions… Je ne suis pas… humaine.
D’abord, Deen ne broncha pas. Il regardait ces yeux d’un vert insoutenable, se perdait dedans d’une pitié écœurante et résistait de son mieux au désir de serrer ce corps dans ses bras pour lui communiquer une force qu’il n’était pas certain, de posséder. Puis l’information brute se creusa un chemin dans son émotion.
— Pas… humaine ? s’exclama-t-il. Pas humaine ?
— Cybione, confirma-t-elle. Regarde…
Il ne savait pas quoi regarder mais cela vint vite. Sur son front, ses pommettes et ses joues, les coupures disparaissaient imperceptiblement. À côté de sa carotide, les bords du sillon sanglant se rapprochaient, se comblant d’un, magma rosé et gélatineux qui s’opacifiait au far et à mesure. Lorsqu’il atteignit le derme déjà presque ressoudé, Deen constata la prolifération de cellules très pâles qui emplirent la cicatrice et foncèrent, jusqu’à imiter le teint et la consistance de la peau alentour. Cela allait bien plus loin que l’excellente faculté de régénération dont elle avait parlé chez Pylos.
Quand ce fut achevé, Elyia n’avait plus, sur le visage, la moindre trace de sa chute à travers les branches. La peau en était aussi lisse et divine que s’il ne s’était rien passé. Deen était médusé, fasciné ; plus qu’incrédule, plus qu’ébahi ! Il n’avait plus une synapse dans sa réalité…
— Je… balbutia-t-il. Je…
Elle était au bord de l’évanouissement, mais elle trouva encore la force de parler :
— Organes indemnes… Hémorragie stoppée… Enlève branches… Replace os… Réduis fractures.
Elle perdit conscience.
***
Jamais Deen n’aurait pensé qu’il était à ce point sensible, ni qu’il exécuterait ce qu’avait exigé Elyia sans vomir, mais il n’avait aucune échappatoire et plus assez de tripes pour les rendre. Chaque fois qu’il tira sur une branche, elle se cambra ou se tendit à craquer, mais elle ne cria pas. Et ce fut encore pire quand il rentra plusieurs doigts dans sa blessure pour replacer l’éclat de fémur et l’encastrer de son mieux dans l’os. Pire pour elle parce que, il ne s’en aperçut qu’après, son évanouissement était feint. Pire pour lui aussi, parce qu’il fouilla dans sa chair, tritura le muscle et pressa l’os de ses doigts, à main nue, refusant de songer aux bactéries, à la poussière et aux saloperies qu’ils véhiculaient dans sa plaie. Pire enfin de réaliser petit à petit l’inhumanité d’Elyia.
Réduire au mieux les fractures de son tibia et de son péroné le soulagèrent presque, mais il ne toucha ni au genou ni à la cheville dont les ligaments, visiblement, étaient distendus ou carrément sectionnés.
Son esprit en état de choc lui permettait de réaliser ce travail minutieux et absurde sans s’intéresser à son ego. Il transpirait, tremblait, pleurait, était secoué de spasmes et s’engorgeait de bile, mais il accomplissait un devoir que son esprit n’avait pas à comprendre et encore moins à critiquer. À aucun moment il ne songea qu’il commettait une abomination. En aucune façon il ne se sentit coupable d’un crime contre la raison. Elle avait voulu, elle avait montré, elle avait désigné. Deen n’était que l’exécutant.
Même après, il ne s’effondra pas : la responsabilité qu’elle lui avait confiée ne devait pas s’achever, sous peine de réveiller ses neurones. Il la prolongea de lui-même, s’affairant à lui concocter une attelle de branches et de lierres, un bandage de tissu qu’il arracha de ses vêtements et qu’il plaqua à même la plaie abdominale, un appuie-tête de feuilles roulées dans son polo et le commencement d’un traîneau. Ne pas penser était sa seule préoccupation ; elle trouva un support formidable dans les échos de voix que la forêt lui porta.
— Elyia, chuchota-t-il avec précipitation. Ils sont après nous.
— Qui ?
Elle ne comprenait pas.
— Les trois survivants.
— Trois… ? (Elle s’évertuait à réintégrer leur situation.) Quatre, corrigea-t-elle, se souvenant d’une image sur le thermographe. Le Lémain… vivant.
Difficile de juger de son état. Elle parlait avec moins de difficulté, mais toujours aussi faiblement. En tout cas, elle ne pouvait ni se battre ni marcher.
— Ils sont dans les restes de l’agrave et nous sommes à découvert, annonça Deen. Je vais te porter.
Elle cligna des yeux pour approuver.
— Le lac, dit-elle. Pas de traces… moins de poids.
Deen passa les mains sous elle et la souleva, découvrant qu’aussi fine qu’elle soit, elle était d’une densité rapidement épuisante.
« En quoi est-elle faite ?… » se demanda-t-il stupidement, lui qui venait de fouiller dans ses chairs.
***
Tout l’après-midi il l’avait tractée, dans l’eau jusqu’aux épaules, ne s’éloignant jamais de plus de deux mètres de la berge. Allongée entre deux courants, le nez au ras de la surface, Elyia s’était décontractée jusqu’à se concentrer uniquement sur sa régénération, jusqu’à supprimer ses sensations nerveuses. Elle atteignit un état de déconnexion totale, ne ressentant plus ni douleur, ni humidité, ni froid. Mais lui, plus le jour déclinait, plus il tremblait. Elle comprit alors qu’il poussait l’effort toujours plus loin pour s’empêcher de penser, et qu’il avait franchi les premières limites de sa résistance.
— J’ai froid, dit-elle sans peiner. Trouve-nous un abri.
Il la traîna encore vingt minutes avant de l’installer dans une conque sablonneuse, entre un pan de roches et une butte arborée, mais se refusa tout repos tant qu’il n’eut pas trouvé de bois assez sec pour allumer un feu dont la fumée serait invisible.
— Je vais chercher de quoi manger, dit-il en se relevant.
— Il faut faire sécher nos vêtements. Nous mangerons demain.
Ce qu’ils conservaient de vêtements était en lambeaux. Il la déshabilla, la réinstalla contre un rocher près du feu, se dévêtit à son tour et confectionna des tréteaux de fortune sur lesquels il posa leurs haillons, exécutant chaque geste au ralenti parce qu’ils étaient les derniers avant l’inactivité et que les barrières de son obstination ne contenaient plus son esprit logique.
— Dodo, murmura-t-elle en fermant les yeux.
Elle l’entendit s’allonger et attendit quelques secondes pour les rouvrir. Il était en chien de fusil, très près du foyer, les paupières closes, mais le visage tendu. Ce repos subit permettait à son cerveau de se remettre en marche et ce qu’il traitait lui interdisait de céder à son épuisement. Il changea vingt fois de position et croisa six fois son regard vide, vrillé au sien, avant de s’asseoir en tailleur et d’évacuer ce qui le tarabustait.
— Tu as mal ? s’enquit-il pour retarder la première vraie question.
— Pas exactement, ce n’est pas vraiment une douleur. C’est une… comme un bain à remous trop chaud dont je serais le réceptacle. Ça… ça grouille à l’intérieur, si tu vois ce que je veux dire.
Il ne voyait pas. Il n’osait même pas s’étonner que son élocution soit déjà aussi facile.
Elle reprit :
— Je ressens l’activité de millions de techniciens qui recollent, détruisent, creusent, bâtissent, transmutent chacune de mes cellules. C’est une illusion nerveuse, bien sûr, mais c’est à peu près ça.
Deen s’efforça de ne pas visualiser les larves parasites à l’œuvre dans le corps d’Elyia, comme il refoula la notion péjorative de « créature » qui lui venait à l’esprit quand ses pensées l’examinaient.
— C’est quoi : cybione ? demanda-t-il pour endiguer le flot d’images.
— CYbernetic BIologie clONE.
Cheur n’était dépositaire d’aucune science bionique, à part quelques menues applications cybergicales, mais Deen croyait savoir que d’autres mondes disposaient de biotechnologies plus performantes, et qu’ils étaient capables d’équiper une créature vivante de membres entièrement électromécaniques pilotés par un processeur couplé au cerveau.
— Un cyborg, en quelque sorte, traduisit-il.
Dans son timbre de voix, elle sentit qu’il savait le mot porteur d’ignominie, mais sans pouvoir préciser en quoi. De toute façon, ses connaissances en cyborganique devaient frôler le zéro absolu.
— Les cyborgs ont une vague apparence humaine, nuancée d’un peu de robotique, expliqua-t-elle. Le peu de cerveau qu’il leur reste, quand il en reste, sert à maintenir les fonctions vitales… Ils sont entièrement asservis à un processeur. (Elle sourit.) Je suis plus androïde que ça. Techniquement, quoique toutes organiques, aucune de mes cellules n’est humaine, et je dis bien : aucune.
Elle lui laissa le temps d’assimiler, seulement il en était incapable. Il essayait de son mieux, mais rien de ce qu’elle disait n’avait de sens pour lui. Cette inhumanité dont elle s’accusait, il ne voulait pas la connaître… Il le faudrait pourtant bien. Elyia resserra le garrot.
— Disons que, des cheveux aux orteils en passant par le névraxe, le cœur et… la rate, je suis entièrement synthétique, issue de la croissance en cuve d’une mégacellule, elle aussi artificielle. À un détail près, je peux être reproduite adulte et identique à l’infini.
— Quel détail ?
Il faisait de violents efforts pour s’accrocher à ses explications sans admettre l’évidence.
— La matrice qui me fabrique ne fonctionne qu’après l’éradication du modèle en cours. J’ai cent cinq ans standards, Deen. Je ne suis pas mal pour mon âge, non ?
La plaisanterie lui échappa complètement. Elle poursuivit :
— En fait, ce modèle n’a que deux semaines et je doute qu’il passe l’automne !… (Elle riait ! De son mauvais humour, de lui, de ce qu’elle lui infligeait et de la résistance qu’il offrait à la logique.) J’appartiens à Ender, Deen, depuis soixante-quinze ans. Depuis… Passons. Que t’importe…
— Ça m’importe ! (Il se redressa.) J’ai l’impression d’être un paysan attardé lâché dans une technopole, mais si tu m’expliques correctement, je finirai par piger… J’ai déjà compris qu’Ender n’était pas plus assureur que je suis astropilote, le reste suivra si tu y mets du tien.
Elle avait à peine entrouvert une porte qu’il se jetait dessus. Ainsi, il était encore capable de penser alors que tous ses repères venaient de sauter… Elyia apprécia en connaisseur et acheva d’enfoncer le clou :
— Ender est réellement un groupe d’assurances. Simplement, ses contrats sont d’un genre particulier et l’essentiel de son activité consiste à veiller sur le respect des clauses qui l’engagent.
Soit Deen n’avait aucune pudeur, soit il avait oublié qu’il était nu. Il se tenait debout, à côté d’elle, lui offrant la plus cocasse des perspectives sur ses attributs masculins.
— Tu devrais t’asseoir ! s’esclaffa-t-elle. (Ce qu’il fit en toute innocence, et en tailleur.) Par exemple, Ender assure la constitution législative de Cheur sur sa pérennité.
Il sursauta et crut qu’elle lui avait conseillé de s’asseoir pour prévenir le choc. De peur qu’elle n’écourte ses révélations, il n’osa pas l’interrompre. Pourtant, sans comparaison avec ce qu’elle endurait, il aurait pu affirmer que lui aussi bouillait.
— Cheur n’est d’ailleurs qu’un système parmi des milliers d’autres dont les institutions gouvernementales sont couvertes par Ender. Ces contrats étatiques étant par essence fragiles, Ender en confie la responsabilité à des millions d’agents, disséminés dans toute la Galaxie, et qui préviennent les… accidents. En clair, pour éviter de réparer les dommages, Ender s’acharne à contenir les casseurs.
Voilà ! Deen sortait enfin de son gouffre émotionnel. Elle lui avait donné de quoi reprendre pied. Il se campa dessus.
— Un service spécial à l’échelle de la Galaxie ! siffla-t-il. La P.E. peut toujours s’aligner ! Attends… Qu’est-ce que tu fais, toi, dans ce truc ? Tu n’es pas un simple agent, n’est-ce pas ?
C’était un doux euphémisme. Elyia se demanda en combien de temps Deen prendrait conscience des données qu’elle lui fournissait, et surtout celles la concernant… si seulement il avait les moyens de le faire.
— Je suis la roue de secours de la roue de secours. La machine incassable qu’on envoie se faire laminer quand le contrat a déjà la tête et les bras dans le broyeur. Saryll m’appelle son joker…
— Qui est Saryll ?
— L’enfoiré qui dirige Ender.
Deen se sentait perdu. Mais il ne l’était pas suffisamment pour ignorer la haine avec laquelle elle avait craché le qualificatif.
— Un enfoiré ?
Elle souffla par le nez. Pourquoi avait-elle parlé de Saryll ?
— Dans les sphères obscures de ces milieux-là, Deen, on ne rencontre que des salopards… (Il était préférable de changer de sujet. Elle commença par lui parler de l’agent de Jaïlur, puis traça un parallèle :) Depuis deux ans, nos experts sociopolitiques notaient des anomalies dans les rapports de Pylos, des détails anodins mais, sur Cheur, inhabituels. Ainsi la réélection du gouvernement après quatre années d’un mandat aussi aberrant que ceux de ses prédécesseurs, tous blackboulés au premier vote. Ainsi la privatisation de certains privilèges étatiques, le remplacement injustifié de PDG d’entreprises phares, l’exportation de la criminalité, la disparition « accidentelle » de personnalités artistiques, industrielles et juridiques, l’augmentation croissante de l’immigration… Bref, de petits couacs discrets en incidents bénins, le département Risques a subodoré une manœuvre plus globale, organisée, puissante, et Pylos a reçu l’ordre d’en vérifier la consistance.
Deen n’avait pas besoin de connaître les tenants et les aboutissants, pas plus que les moyens ou les techniques. Il imaginait aisément cette formidable machine tentaculaire s’insinuer dans tous les interstices des structures de Cheur, les soupeser, les tester, les mesurer et en tirer des équations. Il visualisait presque l’ordinateur surdoué qui résolvait ces équations, analysait les résultats et déclenchait l’alarme.
— Pylos, les frères Hherkron et Zaksevi ont confirmé les soupçons, déduisit-il. Ender t’a dépêchée sur place.
— C’est aller un peu vite, modéra-t-elle. Je t’ai dit que j’étais le dernier recours… Je le suis réellement. La petite équipe de Pylos a effectivement ratifié l’hypothèse de l’action concertée et déstabilisatrice, cela fait un an. En pareil cas, Ender applique une procédure dont les règles sont aussi immuables qu’efficaces. L’affaire soulevée, Pylos a mis les siens sur la touche, du moins se sont-ils tenus à l’écart des équipes d’intervention expédiées par Saryll, et celles-ci se sont abattues sur Cheur pour remonter les filières jusqu’à leurs têtes. Les informations en provenance de Jaïlur sont tombées à ce moment. Je ne vais pas te faire languir, malgré un redoublement de précautions, les résultats ont été plus que décevants.
— Elles n’ont rien trouvé ?
— Si. À preuve : elles ne sont jamais revenues et leurs rapports s’arrêtent sensiblement tous au même endroit.
Deen hocha la tête.
— Police d’État.
— Dès qu’elles sont entrées dans la P.E., elles ont été éliminées… (Elyia commençait à fatiguer, elle abrégea :) Deux équipes de trois. Ender en aurait expédié une troisième si Hherkron n’avait pas été abattu. Seulement, sa mort signifiait que les agents locaux étaient repérés, alors qu’ils avaient été retirés du jeu, qu’ils n’avaient eu aucun contact avec la Police d’État et que les équipes d’intervention ignoraient leur existence.
Elle le laissa réfléchir et il le fit, le front ridé et les yeux plissés par la concentration. Sa conclusion tomba avec une logique exhaustive :
— Milé Dak est la taupe de Jaïlur. Le Lémain représente l’organisation extérieure qu’il introduit chez nous.
— S’il ne s’agissait pas d’un Lémain, tu aurais raison.
— C’est-à-dire ?
— La lémanité et l’humanité sont en compétition depuis toujours. C’est une guerre de fond, jamais déclarée mais effective. Ils ne sont pas plus impérialistes que nous, mais tous leurs mondes sont gouvernés par un État central qu’ils rêvent d’étendre à la Galaxie entière. C’est un système très proche de la feue Haute Assemblée, en plus subtil. Jaïlur s’effondrant, Milé Dak a dû se tourner vers Lem, lui offrant Cheur et certainement l’organisation interstellaire avec laquelle il était en contact.
Deen se décomposait, Elyia se fit rassurante :
— Tu t’inquiètes pour ton monde ? Il ne faut pas. Les Lémains ne sont pas pressés. Ils se contentent d’injecter la décadence chaque fois qu’ils en ont l’occasion, mais ils sont si peu nombreux et si fragiles qu’ils le font à la pipette et qu’ils retirent leurs billes à la première menace. Une fois notre tueur et Milé Dak éliminés, ils désinvestiront Cheur et, au besoin, Ender les encouragera d’un petit avertissement.
Deen ouvrit la bouche pour relancer une question.
— Je suis épuisée, l’arrêta-t-elle.
Il afficha d’abord une certaine stupeur, presque outrée, puis baissa la tête, honteux. Il avait oublié son état.
— Quand seras-tu sur pied ? (Il se racla la gorge.) Euh… ce n’est pas ce que je voulais dire, je…
— Demain, je tiendrai debout. Mais je ne pourrai pas m’appuyer sur ma jambe. Je serai fonctionnelle après-demain. Bonne nuit, Deen.
Il s’écarta un peu et s’allongea.
— Bonne nuit.
Elyia savait qu’il était inutile de s’endormir avant qu’il ait posé sa dernière question, celle qui le ferait s’éveiller cent fois dans la nuit.
— Je… je n’ai pas bien compris ce que tu étais, il faudra que tu m’expliques davantage, commença-t-il. (Puis il buta :) Mais, euh… tu es un être vivant, enfin… tu es… tu as une conscience individuelle, je veux dire… euh… des émotions, des sentiments, des idées… Merde ! tu es une créature intelligente comme moi, quoi !
— Plus que toi ! éclata-t-elle de rire.
C’était la moindre correction qu’elle pouvait apporter.